Et le vide s'installe

Publié le par Campus-j

Et le vide s'installe

Je voyais à peine devant moi en poussant les deux grosses valises vers la porte à deux battants qui s’ouvrit automatiquement pour me laisser passer. L’air glacé de la climatisation me gifla en guise d’accueil. Face à moi, une mère, la soixantaine passée, serrait très fort son fils. Son regard émanait le désespoir, s’accrochant par moments au mien.

Une voix aigüe annonçant le départ du vol MEA 142 me fit sursauter. Ma tante fixa l’écran devant elle à la recherche du numéro de son vol. « Il me reste trois heures à passer en votre compagnie », nous lança-t-elle dans un soupir.

Elle regarda encore une fois sa montre, puis le ciel dehors, qui prenait peu à peu une teinte ténébreuse comme la tristesse de son cœur. Chaque année, elle ressentait cette même douleur. Chaque année, elle s’attachait de plus en plus à sa terre natale.

Je voudrais vraiment rester. Je ne veux pas quitter ma sœur, mon pays. Oui, mon pays. Je voudrais me réveiller au cœur de ma ville natale, dans les rues dont je connais tous les détails. Je voudrais profiter des saveurs de mon pays. J’ai fourré tant de bonnes choses dans mes valises, mais je ne pourrai pas emporter l’essentiel. Je ne pourrai jamais emmener ce sentiment de joie que je ressens auprès de mes proches au Liban. Mais mon mari me manque ; mes deux jeunes hommes aussi. Ils m’attendent. Chacun d’eux a fait sa propre vie au Canada, loin de ses racines…

Je tournai mon regard vers ma mère qui avait quelques larmes au coin des yeux. Elle attendait toujours l’été avec impatience pour revoir sa sœur. Elles se regardaient comme pour la dernière fois…

Le temps filait à une vitesse vertigineuse. Le moment des adieux allait arriver. Chaque année, le temps des vacances, ma tante devenait une partie de mon quotidien. Elle fermait parfois les yeux et respirait un grand coup comme pour emprisonner dans ses poumons l’air frais du Liban. Ma mère avait la gorge serrée. Elle se contentait juste de regarder ma tante, de fixer ses traits défaits comme pour sonder son âme.

Brusquement, la foule devint plus nombreuse, plus pressante. Un couple s’embrassa tendrement. Une jeune fille enlaça son père. Deux amis se donnèrent une tape dans le dos.

Deux sœurs tombèrent dans les bras l’une de l’autre. De chaudes larmes coulèrent sur leurs joues. La foule avança. Les valises s’éloignèrent. Des avions décollèrent. Le pays se vida.

Riad MAWAS, FGM, CEULN

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