La politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens

Publié le par Campus-j

La politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens

Dans l’absolu, il y a fort à parier que l’auteur de De la Guerre se retournerait dans sa tombe à voir sa pensée ainsi distordue. Toutefois, au risque de faire un peu d’histoire fiction, peut-être pourrait-on penser que s’il avait connu la situation du Liban d’après-guerre, Clausewitz aurait consenti à formuler un adage réversible. En effet, il suffit d’un rapide tour d’horizon du paysage politique du Pays du Cèdre pour s’apercevoir qu’il est le prolongement direct du système de guerre, et à plus forte raison, de l’architecture milicienne mise en place à cette occasion.

Ainsi, deux voies de continuation sont à distinguer dans l’« après-Taëf ». D’une part, un certain nombre de milices ont intégré le jeu politicien en conservant stricto-sensu l’organisation qui les définissait, c’est-à-dire en faisant cohabiter une branche militaire et une branche partisane. A ce titre, évoquons le Hezbollah ou encore le Mouvement Amal, qui sont parvenus à acquérir le statut de « milice- parti » tel que théorisé par Karam Karam. D’autre part, les observateurs de la vie politique libanaise ont pu noter une reconversion de la milice en parti régulier – comprendre, dépourvu de bras armé connu – c’est le cas des Forces Libanaises de Samir Geagea, pour ne citer qu’un seul exemple.

A minima entre 1975 et 1990, les miliciens -quels que soient leur confession et leur corps d’appartenance- ont tenu lieu d’armée, mais aussi de gestionnaires économiques, de décideurs politiques et d’ambassadeurs auprès des puissances étrangères. De fait, ils ont su absorber dans sa globalité un État central, ballotté entre les luttes fratricides et les invasions extérieures, abdiquant en partie face aux délégitimations politiques et aux revers militaires. Précisément, cela signifie que le Liban a vu deux modèles étatiques distincts se superposer pendant le conflit ; l’un est l’émanation directe du Pacte national de 1943 ; l’autre une organisation de guerre morcelée selon une géographie précise et des structures confessionnelles complexes, procédant à des alliances à géométrie variable.

Or précisément, ce que ces acteurs, intégrés à l’échiquier politique post 1990 et formés à l’école de la guerre, ont disséminé dans le fragile équilibre institutionnel retrouvé, c’est une conception frelatée de la politique. Comme l’explique Elizabeth Picard dans un article de 1994, « Ces miliciens entrés en politique ont une conception de la res publica différente de celle des zu'âma traditionnels. D'une part, leur objectif n'est pas de dégager un consensus des élites, mais de faire triompher les intérêts de leur ‘asabiyya […]. D'autre part, ces ex-chefs miliciens n'ont guère de compétences techniques ou civiles […] ». En s’attribuant ces postes décisionnels auxquels ils ne sont pas nécessairement formés, ce que nos chefs de guerre -reconvertis en technocrates- s’évertuent à faire, c’est très simplement de transposer dans un Liban enfin pacifié, le système dans lequel ils avaient trouvé à s’épanouir et qui les sert trop pour qu’ils y renoncent.

Seulement, procéder véritablement au démantèlement de ces reliquats de structure guerrière, condition sine qua non à la recomposition d’un État de droit, s’avère particulièrement périlleux : « Le problème […] d'un système qui a mis plus de quinze ans à se former et à se consolider et qui a pris des racines institutionnelles, économiques et sociales profondes dans le territoire libanais n'est pas un problème simple, il ne peut être résolu uniquement par des décrets et des négociations. C'est un long processus de destruction et de résorption de ce qui a été le produit d'un conflit complexe et prolongé. ».

En sus de la contamination directement politique du système libanais par le devenir milicien, deux raisons au moins méritent d’être mises en avant pour justifier la persistance actuelle de la structure de guerre.

Premièrement, la milice, de par son fonctionnement même, a profondément impacté la société civile en jouant le rôle d’« instrument de promotion sociale ». C’est ainsi que de jeunes gens, issus des couches les plus défavorisées de la société libanaise ont connu une ascension sociale fulgurante pendant le conflit. Bien évidemment, ils ont eu à cœur de préserver cette position nouvellement acquise une fois la paix retrouvée.

Deuxièmement, l’État milicien a su tirer profit d’une « économie noire », voire de l’instauration d’une véritable « mafia » selon certains auteurs, pour s’assurer à la fois des ressources et des débouchés durant les quinze ans qu’a duré la guerre libanaise. Ainsi, ce « système capitaliste commercial où les pratiques à risque, frauduleuses et sans scrupules sont indispensables au succès » a pris corps suivant des pratiques (pillages, douanes internes, saisies, taxations illégales) et dans des secteurs (drogue, armes), dont l’économie libanaise a aujourd’hui le plus grand mal à se défaire, au regard de l’ampleur des intérêts qui y sont liés.

Il n’en reste pas moins que dans l’hypothèse assez improbable où l’État libanais parviendrait à s’extirper de l’étreinte des relents du système de guerre qui le gangrènent, en plus de le discréditer, il lui resterait à réévaluer ses relations avec les puissances régionales et internationales qui tirent largement profit de cette situation pour satisfaire à leurs intérêts. Et Georges Corm de conclure : « C’est pour cela que je suis bien tranquille sur le fait que, les milices libanaises, le jour où elles sauront que les Grands ont fini de jouer, se dissoudront d’elles-mêmes. ».

Céline Bentz, ISP

Publié dans Perspectives

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