7akim?

Publié le par Campus-j

Je suis étudiant en médecine à l'USJ.

Je n'ai pas encore obtenu le titre de Docteur en médecine - "7akim" à la libanaise - mais à quoi bon le décliner à chaque fois que je suis appelé Docteur?

Depuis le résultat du concours d'entrée à la faculté de médecine, l'appellation commençait à faire allusion dans ma vie journalière. Mais c'est fou comme elle varie avec le temps: d'abord utilisée strictement par ma famille nucléaire, avec une intonation mi-anecdotique, mi-orgueilleuse, elle fut adoptée au fur et à mesure par les oncles et les tantes, les cousins et les cousines, les copains et les copines. Certains la prononçaient avec fierté, d'autres avec jalousie. Certains étaient vraiment ravis de me voir devenir le médecin de la famille, "7akim el 3aylé"; d'autres sous-entendaient un pacte secret de gratuité des soins s'ils utilisaient cette appellation assez tôt. Petit à petit, des membres oubliés de la famille commençaient à nous rendre visite, à ne plus manquer aucune célébration sans au moins téléphoner, bref, à renouer leurs liens avec mes parents: après tout, ils ont engendré un médecin!

Quand quelques uns hésitaient encore à l'utiliser durant mes 3 premières années, une croissance exponentielle des adeptes de ce surnom se marqua durant mon master.

C'est ainsi qu'au fur et à mesure de mon avancée dans le chemin médical, je perdais mon obstination à décliner ce surnom avec mon "haha, c'est encore tôt" habituel, pour le remplacer par un "merci" puis par un simple sourire.

A quoi bon décliner ce dont tout le monde semble persuadé? Tout le monde, sauf moi-même.

Le 13 juin 2014, je termine ma 5ème année. Plus de cours à la faculté, presque plus de théorie.

Je suis interne à l'Hôtel Dieu de France.

Je commence à paniquer un peu: suis-je assez prêt? Ai-je suffisamment de connaissances pré-requises pour affronter mon nouveau territoire?

Le 1er juillet 2014, le Jour J.

J'arrive de bonne heure - il faut faire bonne impression dès le premier jour. Je me gare près de la faculté, par habitude - et je n'ai pas encore sondé les mystères des parkings autour de l'HDF. Je traverse la faculté au lieu de la contourner - mon inconscient pense que ça me portera bonheur.

C'est bon, je suis au portail arrière de l'HDF. D'un pas plein d'assurance, je le traverse.

Le processus d'explication et d'accueil démarre: les blouses de la buanderie, nous en avons droit maintenant, au lieu de trainer nos blouses de laboratoire d'école non uniformisées. Les cartes magnétiques avec nos noms et nos photos prises spécialement pour l'occasion, nous en avons droit maintenant au lieu de mendier l'ouverture des portes de l'HDF auprès du SCAP.

Le message est clair: « vous n'êtes plus des parasites, vous êtes en symbiose. »

Je rentre le soir à ma maison de campagne, pour découvrir que le bruit court déjà dans le village: le fils d'Elias est "médecin à l'HDF". Si faire des études dans une faculté de médecine vous accorde déjà le titre de Docteur, passer à l'hôpital vous le certifie! Je ne suis plus le médecin de la famille - "7akim el 3aylé", je suis devenu le médecin du village - "7akim el day3a". A quoi bon s'y opposer, quand je ne sais même pas traduire "interne" en arabe?

Pourquoi je vous raconte tout cela? Eh bien, voilà: la définition, la vision et les attentes d'un interne changent selon l'observateur.

Quand sa famille estime le peu qu'il effectue grandiose, et ses maîtres estiment le peu qu'il effectue jamais assez, lui comment il se perçoit?

Après un mois à l'HDF, ma réponse est la suivante:

Non, je ne suis pas là pour les photocopies, les ECGs, et les gaz du sang. Non je ne suis pas là pour apprendre les doses de chimiothérapie, ou pour décider d'une amputation.

Je suis là pour apprendre la prise en charge d'un être humain, qui demande les soins d'un corps médical auquel j'appartiens. Certes, je ne suis qu'un doigt dans ce corps, mais je ne suis pas son appendice. On a besoin de moi.

C'est ma première garde qui me donna la réponse.

Quand presque tous les membres de ce corps se reposaient, ce doigt trainait la nuit dans l'hôpital. Je voyais les lumières éteintes, le hall désert, les ascenseurs au repos ... Et les malades, toujours là! A n'importe quelle plainte de ces êtres humains, c'est à moi d'agir - dans un spectre limité certes, mais j'ai le droit et le devoir d'agir.

C'est ainsi que je ressentis le poids de ma responsabilité. Si je ne suis pas encore à la hauteur des attentes, si je n'ai pas encore acquis les connaissances requises, je m'y acharnerai dès ce mois-ci, parce que je ne le fais plus pour compléter mon éducation, ni pour rendre fière ma famille, ni pour impressionner mon village: je le fais dorénavant pour des êtres humains qui placent leur vie entre mes mains.

Je ne veux pas qu'on m'appelle "7akim", quand je ne le suis qu'à moitié - "noss 7akim". Mais le jour où j'obtiendrai mon diplôme, je voudrais le mériter pleinement, pour qu'à chaque fois qu'on m'appellera avec ce surnom banalisé, mon for intérieur puisse crier "Eh, 7akim w noss".

Hanna Fahed, étudiant à la FM.

7akim?

Publié dans Numéro 4, Tribune

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rebecca 28/05/2015 17:41

We r the second finger of that body who's up and ready in every second. I miss my work at HDF and i miss u guys so much. Ya3tik el 3afye Hanna.

Hanna 30/05/2015 16:23

Thank u Rebecca!! We miss u too :(